L’île de Pâques

Je jetais brusquement un regard en arrière, pour vérifier que ma malle était toujours au fond du cockpit. Il n’aurait pas été réaliste de poursuivre cette aventure sans elle. J’étais en effet à 3000 pieds à une latitude de 30° et une longitude de 50 °. L’avion ronronnait, tout allait bien, sans souci particulier. C’était une période de calme qui succédait à ma convocation au Bureau des longitudes à Paris, en avril dernier. La tension que je redoutais à l’idée de préparer cette expédition ne s’était pas manifestée. Dieu sait que je n’avais jamais spolié mon employeur de ce côté-là, ne comptant jamais les imprévus ou les catastrophes que je gérais en apparence de façon positive mais dont les contrecoups psychiques m’obligeaient à de longues heures de monologue symptomatiques pour apprivoiser ces terreurs menaçantes. Le fait était marquant, je n’éprouvais plus d’angoisse. C’était inexplicable d’ailleurs, si je me projetais quelques dizaines de minutes plus tard ; il faudrait bien atterrir. L’explorateur méthodique, le géographe méticuleux aurait renoncé immédiatement en imaginant ce train d’atterrissage faire un bruit de crécelle en cahotant sur les rochers pour se briser avant 50 mètres ; c’était entraîner le nez de l’appareil abritant le pilote dans un mortel basculement vers le sol. Mais cette perspective, alors que je distinguais sur tribord au loin la silhouette de ce paradis tant attendu me paraissait étrangement stérile. « Cette barge ne se posera jamais sans s’éclater en centaine de morceaux» entendais-je dans mon ciboulot. Je décidais, pour cette expérience historique, ce rite initiatique d’une telle intensité, de jouer en dehors du cadre. Même si mon coeur palpitait, je tentais l’expérience que j’avais maintes fois imaginé avec de délicieux frissons mêlés de fierté indicible ; le seul risque, que j’avais résolu de prendre, était que le deltaplane fût pris dans les remous des ailes de l’avion, interdisant totalement la portance et le faisant décrocher sans rémission possible. Trois secondes après m’être jeté dans le vide, je me sentis comme une bactérie dans une cellule, perdu de joie, réinventant des séquences vitales, les explorant à toute vitesse pour s’assurer de leur pertinence dans ce milieu, tellement l’immensité de l’air, de la mer, de ce vide rempli de quelques éléments chimiques me semblait prégnant. C’était les quatre saisons de Vivaldi, la chevauchée des Walkiryes, le Magnificat de Bach, les grandes orgues. Et j’étais cette petite bactérie, appréciant les cirrus du ciel comme de gigantesques filaments de code génétique lorsque je pris conscience que la terre de l’île de Pâques se jetait sur moi. Il régnait un climat insurrectionnel dans mes pensées chaotiques, la mort fonçait vers moi, la vie exigeait son maintien dans les lieux. Tous les signaux de la réalité se ruaient en multitude affolante et déterminée sur ma pauvre enveloppe charnelle comme des piranhas sur un naufragé. Un contre-type de sensation m’envahit, un rétrécissement d’échelle fantastique, un découpage du temps en quantum clairement discernables, une succession d’instants nanoscopiques, halogénures d’impressions vastes comme des océans au coeur même du minuscule espace-temps qui me restait à vivre. On aurait dit un autre univers, concentré dans une tête d’épingle, où ce qui était gigantesque tenait dans une orbite d’électron, où le passé d’une vie de dizaines de milliards d’instants tenait largement dans ces poignées de secondes, où une physique classique devenait absurde, perdait son sens au fur et à mesure de la progression vers l’inéluctable et de la distorsion fantastique de tous les vieux repères. Un dernier instant, dans l’espace qui entourait encore mes ultimes atomes accrochés à la volonté de vivre, je me sentis un dévoreur de mondes, un être de jouissance totale, une âme invincible, une force sans limite, un maître de l’apocalypse initiant le jugement dernier avant de m’écraser au sol pour mourir.

Ce contenu a été publié dans Oulipo. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *