1.1.2 Interrogation écrite

13 heures 15. Je tourne en rond dans cette grande cour bétonnée. Il y a deux cours dans ce collège[1], séparé en deux par l’aile centrale d’un bâtiment en forme de E. Ces deux cours sont comme les deux lobes d’un cerveau de malade, sans communications entre elles, remplies de vide et enrobées dans un bitume qui recouvre toute la surface. Cette cour, trop grande pour les élèves qui déjeunent à la cantine me renvoie à l’épreuve qui m’attends dans quelques minutes : une interro de maths. Deux longues heures de souffrances, qui se passeront à lire l’énoncé au tableau écrit par le tortionnaire zélé. Après le temps du déchiffrage, viendra le temps de la relecture hébétée : Qu’est-ce que ça veut dire ? Non, il a dû se tromper dans l’énoncé, ça, je ne l’ai jamais vu…Et de chercher à toute allure dans mes bribes de savoirs, mes enregistrements mentaux, mes rares pages de cahiers qui contiennent quelques symboles griffonnés sans articulation. Après une deuxième relecture, intelligente, minutieuse, acharné à saisir le moindre bout de sens qui connecterait quelque chose, la conviction écrasante, la révélation désastreuse, le constat sans appel, le cataclysme : je ne sais pas, je ne saurais pas, je ne saurais pas en deux heures. Alors, comme c’est le premier exercice, je lis le suivant avec un espoir redoublé, en espérant qu’exceptionnellement, le professeur, sans faire d’erreur, car il ne fait jamais d’erreur dans les contrôles, puisque ce sont les élèves qui sont à contrôler, ait placé un premier exercice moins facile que le deuxième. Bon, ça parle de quoi déjà, celui-là. Ah oui, les ensembles. Les relations bijectives, injectives, surjectives. Bijective, c’est quoi déjà celle-là. C’est celle qui est jolie à prononcer, comme bijou, pas comme cette injective ; qu’on injecte dans le cerveau ou dans l’ensemble à coup de seringue. Celle-là elle est méchante. Et la surjective ? Celle-là, je vois pas. D’ailleurs, elle n’est ni bonne, ni méchante. Surjective, ça doit être au-dessus. Mais au-dessus de quoi ? de l’ensemble ? Mais alors, il n’y a pas de relations quand c’est surjectif ? Zut, déjà 14 heures 15. Je n’ai plus beaucoup de temps. Bon alors, c’est quoi la bijective ? Je ne me rappelle plus. Tu vois François, si tu apprenais des leçons. Oh ta gueule, toi, c’est malin, de toutes façons, tu ferais mieux de m’aider au lieu de te moquer de moi… Bon, je relis « Soient un ensemble A et un ensemble B… » Oui, soient, c’est bien au pluriel. Du verbe être. Comme à l’église, ainsi soit-il. On pourrait dire Sont les ensembles A et B, non ça n’irait pas, c’est le bon mot, c’est merveilleux ce « Soient », c’est l’impératif, c’est obligatoire que ça existe, ça fait indispensable. Soit François ayant une bonne note en interro, ça serait bien. Bon, continue. Il faut absolument que tu comprenne cet exercice. « et le diagramme de relation suivant, démontrez que 1°) la relation est injective… » Ah non, c’est dégueulasse une relation injective, je ne démontrerais pas ça d’abord. Et c’est quoi, un diagramme de relations ? Ca apporte quoi de mettre diagramme ? Pourquoi pas relations tout court. Moi j’aime pas qu’on mette les relations dans un diaphragme. Mais non, c’est un diagramme. Oui, mais comme je ne sais pas ce que c’est…Et puis, j’aime pas démontrer. C’est mon père qui démontre, pas moi . Moi je suis trop petit pour démontrer, c’est les grands qui démontrent que c’est inacceptable, qui savent. Moi je ne sais pas. Déjà que j’ai assez de problèmes comme ça avec ma mère, je vais pas en plus commencer à démontrer, surtout à mon âge. Et puis démontrer, c’est un truc pour se battre, ça fait très mal au démontré, après il est tout démontré et il pourrait être mauvais après. Et j’aime pas quand il est mauvais, quand il m’aime pas. J’ai essayé de démontrer à ma mère que mon père il est gentil, qu’il fait pas exprès s’il la dispute, qu’il y a sûrement autre chose, qu’il était énervé ce jour là et que elle peut-être, eh bien, si elle avait été gentille, je sais pas moi, comme je suis gentil avec toi, tu vois ? Nous on se dispute pas, tu vois ? Mais j’ai pas réussi à lui démontrer. Elle disait oui, mais je voyais bien qu’elle pensait non, que c’était pour me faire plaisir. Alors, en maths, là où mon père il connaît tout, c’est même pas la peine, laisse tomber la neige. Moi, je démontrerai pas. Bon, je vais lire le troisième exercice. Pourquoi j’y arriverai pas celui-là ? Ca peut pas être pire que les autres… « Dans un repère orthonormé… » Ah de la géométrie. ça va changer. Oui mais je déteste la géométrie. Les deux premiers traits, un de haut en bas, l’autre de droite à gauche (le prof, il le fait de gauche à droite, mais moi, je fais de droite à gauche parce qu’on déborde pas sur la page de gauche.), les deux premiers traits, c’est facile, c’est beau, on dirait qu’on construit une maison, il ne manque plus que le toit, on va être bien au chaud. C’est quand on met x et y sur les traits que ça devient inquiétant, parce que après il dit abscisse, et ça siffle tellement qu’on sait jamais si c’est pour le x ou pour le y. Et après il dit ordonnée, alors là c’est fini parce que quand il dit ordonnée, c’est un mensonge parce que pour moi c’est tout désordonné. C’est comme s’il finissait de m’embrouiller avec le ordonnée qui est en désordre. Pourtant les maths ça devrait être logique mais là, c’est le contraire de la logique. Bon, je reprends, y a pas de raison que je comprenne pas, il n’y a que deux traits, c’est pas compliqué quand même Le X, il est en haut. Oui mais l’abscisse, c’est dans les profondeurs, c’est l’abysse. Et si le x est en haut, c’est pas l’abscisse. Oui c’est ça, le X c’est la ligne de droite à gauche. C’est celle que j’aurai fait en premier et le Y, c’est après X. Oui, c’est ça. Mais alors, pourquoi il a mis le y à droite du tableau ? Ca devrait être le X. Et puis l’ordonnée, c’est sans doute le X puisque l’ordre c’est de haut en bas, c’est pas de droite à gauche. Mon père il est à gauche, même que mon oncle, il lui dit. « Mais t’es pas raisonnable Toto, les gens y voient leur intérêt, c’est normal Toto, t’y peux rien. C’est bien d’être socialiste, mais c’est pas sérieux, Toto. » Et mon père, il est à part. C’est les cousins qui disent ça. Il peut pas être de haut en bas, comme l’ordonnée. Des fois il est de haut en bas, quand il est fâché. Mais sinon, il est de droite à gauche, parce qu’il est l’égal des autres, il dit. Donc l’ordonnée, c’est pas l’ordre. C’est pas mon père, c’est pas X, c’est pas Y. J’y comprends rien. Comment je peux faire la géométrie si je ne sais pas ce que sait que l’abscisse et l’ordonnée ? Merde, déjà 14 heure 50, il faut que je me grouille, j’ai même pas commencé le brouillon !

[1]              Collège DESCARTES de Soisy sous Montmorency (95).

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