Insaisissable

Insaisissable, c’était bien le terme qui convenait pour ce qu’elle vivait en ce moment où son esprit cherchait à comprendre les élans contradictoires qui la secouait. L’excitation de la frustration lui fit hâter le pas. Elle se dirigeait vers le musée Gravos, inauguré la semaine dernière. Le menu du réveillon n’avait toujours pas été enlevé du restaurant qu’elle dépassait ; cela lui évoqua ce soir de Noël détestable de l’année dernière. Combien de fois avait-elle entendu par ouïe-dire qu’une femme devait comprendre son compagnon et « faire des concessions » comme le rabâchaient sordidement ces maris volages et prétentieux. Mais elle préférait tout perdre plutôt que de ne plus avoir d’elle-même. C’est pour cela que, depuis un an, elle avait risqué de s’aventurer dans une voie originale, personnelle. C’est comme cela que la vie en ménage lui avait posé des centaines de questions. Elle savait bien que certaines difficultés dans le couple étaient négociables et elles étaient d’ailleurs négociées. Certains dimanches, elle se demandait néanmoins si ce fossé était traversable et de quelle manière. « Il faut t’intégrer _ psalmodiait Ghislain sur tous les tons, chaque soir de la semaine _ il faut être un peu comme les autres ! ». Et puis, lentement mais sûrement, il l’avait mise à l’index, arguant qu’elle était trop solitaire, trop exigeante, l’écartant des amis et des relations qu’ils avaient construits à deux. Non, décida-t-elle, elle serait inaltérable, conforme à elle-même si elle ne pouvait se conformer au désir de l’autre, de tous les autres. Elle constata que la guérite du marchand de glace était remontée cet après-midi. Une lumière irisée au fond de son sac dirigea machinalement sa main vers l’appareil. Son téléphone portable, revêtu d’aluminium anodisé, nec plus ultra de la technologie l’avait induit en erreur ; il n’y avait pas de message. Du haut de l’estrade, elle remarqua un groupe silencieux qui communiait avec ferveur dans l’admiration de la toile majeure du peintre. Elle prit machinalement le billet que lui tendit le gardien, accordant tous ses moyens à ses observations sentimentales. Pour leur dîner d’anniversaire, elle s’était sentie comme Icare ; toutes ses attentions censées porter leur amour fondaient sous la chaleur intense de la gêne entre eux, et elle allait certainement chuter. Ses anglaises toutes fraîches n’avaient fait aucun effet à son mari. « Tu crois qu’on va perdre beaucoup d’argent à la revente ? » avait-il demandé, faisant brutalement tomber leur appartement au milieu de leur soirée. Ils trituraient nerveusement leur salade de pissenlit dans leurs assiettes, sans appétit. « Je ne supporte plus cette monotonie » entendait-elle toujours Ghislain prononcer cette phrase qui l’avait vrillée de douleur. Elle avait pourtant un caractère énergique. Pour finir, elle n’avait pas répondu à sa proposition de repartir sur de nouvelles bases comme on disait. Une agitation sporadique la força à détourner le cours de ses pensées encombrées pour replonger dans le monde. « Je t’assure que, dans le dictionnaire, ce n’était absolument pas cette date de naissance » ronchonnait une vieille bigote dont le caquet résonnait avec fracas dans l’escalier de pierre. Elle avançait solennellement dans ce musée qu’elle adorait, identifiant une nouvelle exergue, remarquant les tapis nettoyés ou les nouveaux prospectus. Pour la millième fois, sa question, son doute féroce revint dans son esprit ; l’avait-elle aimé, l’avait-elle compris et qu’était-ce qu’un amour vivant, réel ? Pensivement, elle détaillait le portrait du grand homme, y lisant sa force de caractère, sa capacité à infléchir les chemins qu’empruntaient les vies. Elle porta la main à son cou et fit jouer la médaille dans ses doigts; Sa fatigue extrême avait emporté toute sa colère. Elle comprit soudain qu’elle n’avait pas de reproche à encourir.
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