Le tueur nu

Il était nu, appuyé sur le coude. Il se sentait obscurément menacé. Il fixait les parpaings humides de l’immeuble en construction, de l’autre coté de l’avenue. Son odorat l’alerta le premier. Tout l’art de son métier était d’écouter les divers signaux. Il se rappela soudain l’hommage du grand Ed Thyson. Ce dernier l’avait félicité, alors qu’il ligotait son premier gibier. « Celui-là, jamais il aurait pu se mettre au parfum avec toi ! » Jamais il ne s’était vu comme un mouton. Et il était convaincu que s’il n’en sortait pas indemne, cela restait toujours son choix. Il n’était un instrument que lorsqu’il le choisissait. Il avait vu trop de choses réduites en cendres pour se soumettre. Le deuxième signal fût le cliquetis du spot qui s’alluma dans la coursive. Son mental resta d’une grande stabilité. Les moutons lui évoquèrent la génisse hurlante qu’il avait dû abattre hier après avoir flingué son fils qui menaçait le territoire acquis à son protecteur. La crise qu’elle avait piqué et le second meurtre qu’il avait dû commettre avait failli le faire arrêter cette fois-ci. Il avait laissé choir son revolver et craignait que celui-ci fût identifié maintenant. Heureusement, il était protégé. Il formait un duo parfait avec son vieux pote d’armée, expert en balistique. Celui-ci lui avait expliqué le principe dit de la lumière en matière d’armement de poing. Cela avait été difficile, au point qu’ils avaient risqué une altercation. C’était la carence de poudre dans le canon qui indiquait dans 80% des cas la trajectoire des balles. Son copain en lui expliquant avait pris son attitude de docteur en philosophie qui l’énervait tant. «  Tu peux mesurer le taux de poudre dans l’eau en vidangeant le canon, mais c’est beaucoup moins précis et ton arme peut être foutue ». Eric eut soudain l’image d’eux-mêmes, jeunes permissionnaires sur un quai de la gare de WITTLICH. Flegmatique, il chercha un lien à tous ces souvenirs : Peut-être la proximité d’un danger. « S’il se pointe, je l’abats » pensa-il en saisissant sa deuxième arme. Fabriquée en Asie. Une récompense d’un caïd pour un contrat parfaitement exécuté. Il aurait mieux fait de suivre le même tempo hier. Gêné par la fumée du barbecue, il avait dû attendre trop longtemps pour se placer idéalement. Il eut une appréhension à propos de son encours. Mais il se rassura très vite en consultant sa fiche ; les dollars étaient un vrai jet-stream océanique. Un bruit sec le fit gagner la salle de bains dare-dare. L’habitus des tueurs se réveilla totalement. La cérémonie du chassé devenu chasseur se mettait en place. L’énergumène cherchait à ouvrir la porte. Il aima l’accélération de son rythme cardiaque. Il imagina que son poursuivant chavirerait sur le canapé, touché à la gorge. Il ouvrit la porte de la salle de bains, fit « hou » et tira sur le pauvre bougre, hagard de surprise.
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