Gravissime gonflage

Gravissime, était-ce génial ? Il était pris comme un faisan dans une volière. Pardieu, il était contraint de naviguer entre ses contraintes comme un évadé entre des patrouilles. L’écriture n’avait en cet instant, plus rien du délicieux nectar qu’il s’imaginait. Angoissé, il scrutait ce papier blanc d’un air hébété. Tout en renversant son stylo la tête en bas, il écoutait le babillage reposant des enfants dans la pièce adjacente. Petitement, il écrivit d’abord « Le propulseur » puis renonça en regardant l’heure. En enlevant sa montre justement, il laissa vagabonder son esprit sur le temps qui passait et sur les passerelles chronologiques de la matrice qui le fascinait toujours dans le film du même nom. Il pensa à raconter une histoire de culturiste; celui-ci s’éprendrait d’une Barbie avec passion, pour s’abrutir d’alcool à la fin. Il y avait pensé sans réfléchir et, la seconde suivante, il entrevit tout le caractère adipeux d’un tel thème. Amusé, il constata que le mot suivant était arrosé et que c’était parfaitement adapté ; en revanche, il doutait de ses chances de succès à l’exportation. Peut-être pourrait-il faire jouer ses relations dans les « zinzins », ces investisseurs institutionnels mais rien n’était acquis. Son style était si haché par les contraintes qu’il doutait de pouvoir s’adapter facilement. C’était sa relation avec l’écrit qui lui permettait de produire sur commande avec une série d’instructions dont le cumul le dynamisait et l’effrayait. Fantastique, il se voyait déjà dans le rôle de Fred Astair, adulé et célébré dans le monde entier. Ce n’était pas un vulgaire coup de sécateur dans son expression écrite qui trancherait sa carrière littéraire. Gravement, le mot suivant sonna le glas de ses rêves. Tout en remuant la cuiller dans sa tisane, il découvrait ce nom d’auteur et parcourait un rapide résumé de son oeuvre ; celui-ci détaillait ses difficultés à écrire tout au long de sa vie, particulièrement en langue allemande. Donc, il se situait beaucoup plus près de Döblin que de Fred Astair, cet encombrant parrain. Et l’aspect non-conformiste du vieil autrichien l’attirait beaucoup plus. Grands dieux et gones, maintenant ; comment faire le lien avec Mars ? Il ne voulait pas voyager ou pas trop loin, la France lui avait toujours convenu jusqu’ici pour son identité rassurante qui mettait en valeur les différences sans les transformer en abîmes de réflexion. Rien de son remue-ménage n’échappait aux autres, qui lorgnaient furtivement sa feuille. Il avait le sentiment désagréable d’être dans un vomitoire où chaque acteur allait s’emparer sans vergogne ni ménagement de son patient travail. Malgré tout, il persistait, ne voulant pas payer en monnaie de singe ; son instinct lui commandait de résister à cette spirale. Cet atelier, même s’il ressemblait parfois à une salle de répétition, devait produire une oeuvre, jouée par un orchestre même si son prix ne pouvait pas être évalué aujourd’hui. A propos, en parlant d’argent, il désirait poursuivre aussi pour un motif important ; commettre un crime ou un livre, quelle était la meilleure alternative ? Il poursuivait inlassablement cette partie de ping-pong cérébrale, renvoyant la balle de la vie entre ces  deux joueurs symboliques face à face ; celui dont le sang vivant faisait couler  le même et celui dont le sang d’encre barbouillait le passé en le puisant du passé. Il, préférait le livre, celui-ci demandant autant de préparation mais fournissant plus de contacts. Bien sûr, il était vraisemblable qu’il y aurait plus de roquets que de véritables admirateurs, mais c’était préférable  à une traque sans merci et un emprisonnement inéluctable. Et puis, pour un crime, il n’aurait jamais la chance de bénéficier d’un élargissement . Revenant à son travail, il poursuivit cette expérience de travail en couche. Mais pour le livre, il suffisait d’un coup de minium sur ses textes trop corrosifs pour être optimum. C’était l’encadrement de sa campagne publicitaire qui l’ennuyait plutôt. Rien de ce qu’il n’avait fait jusqu’à présent ne justifiait les efforts médiatiques à déclencher pour la mise en scène d’un retour…Rien que d’y penser, il, était en nage. Simplement son style ne s’y prêtait pas sans une refonte totale. Mais il devait se plier aux lois du commerce pour survivre.(l’histoire ne sera pas poursuivie au-delà des 22 mots cette fois-ci en raison de trop fortes contraintes technologiques). Il termina son histoire à la hache. La mine hagarde, il feuilleta fébrilement les dictionnaires. C’est cela, il avait ébauché un varia. Il lui restait à construire la transition vers le prochain ouvrage, la pente que le lecteur allait dévaler. Le 10 septembre, il écrivit sur la page suivante en grosses lettres bleues : LAGON.
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